Le 5 juillet 2008 : Entretien avec Luc Adrian

Entretien avec Luc Adrian paru dans le Famille Chrétienne du 5 juillet 2008

«Dieu appelle aussi les bras cassés et les bâtards comme moi !»Votre histoire familiale ressemble à celle de beaucoup de jeunes aujourd'hui : plutôt cahoteuse...
Ma mère est issue d'une famille bourgeoise de Nîmes dont la fortune s'est volatilisée au fil des successions et des mésententes. Elle s'est mariée en 1962 alors qu'elle venait tout juste d'avoir 19 ans. Mes deux grands frères sont nés dans la foulée. Pour différentes raisons, son couple a vite battu de l'aile. Elle a quitté son mari deux ans plus tard et s'est remise en ménage presque aussitôt. C'est ainsi que je suis venu à la vie, avec deux petites sœurs. Juste avant la naissance de la dernière, «Galinette» - chez nous, chaque enfant a un surnom ; moi, c'est «Lulu» -, notre père est parti. Nous ne l'avons jamais revu, et je n'en garde aucun souvenir.
Et votre mère ?
À 27 ans, elle se retrouve seule dans un mas de Camargue à élever cinq enfants, sans ressources. Je me souviens d'une vie de pauvreté. Un jour, en fin de mois, nous avions déjà vidé tous les placards et même fait cuire les pâtes du chien ; il ne reste plus que du sirop de menthe pour dîner... Ma mère jongle avec les emprunts, elle nous cache durant les inspections des services sociaux, mais elle ne peut éviter le drame redouté : ses cinq enfants sont placés dans un foyer de la Ddass. Notre estomac crie famine, c'est vrai, mais c'est notre cœur qui va crier de douleur. Ma mère va tout faire pour nous récupérer.
Elle y réussit ?
Grâce à un héritage, elle peut prendre la gérance d'un hôtel-restaurant dans une petite ville des Cévennes. C'est en 1971, j'ai 5 ans, et je suis très fier de faire le service en salle le week-end, alors que mes frères font les pluches à la cuisine ! Ce sera quatre années de bonheur. Celui-ci va disparaître en fumée : le 21 mars 1975 au soir, un court-circuit met le feu au bâtiment. La maison disparaît dans les flammes. Heureusement, pas de victimes. Mais nous ne sommes pas assurés. Il va falloir repartir de zéro...
Dieu est-il présent dans votre vie à cette époque ?
Non. Et je n'ai rien contre lui : je ne le connais pas. Ma mère s'est mariée à l'église mais elle ne pratique pas. Après son divorce, elle s'est sentie indigne, peut-être même rejetée, en tout cas marginale. Elle nous a baptisés mais ne nous envoie pas au catéchisme. Je n'ai comme souvenir religieux avec elle que les Ave Maria que nous chantions sur la route, en allant à l'école, à pied - quatre kilomètres de route rectiligne -, pour nous donner du courage.
Comment votre mère rebondit-elle après cette épreuve ?
Elle s'engage comme serveuse dans un restaurant. Là, un homme la séduit ; il s'appelle Martial. Un type grand, toujours bien habillé ; je l'aurais bien vu dans un polar avec Alain Delon. Très vite, il s'installe à la maison. C'est la première fois que je vois ma mère en couple. Mes frères sont pensionnaires, je suis le seul garçon présent. Martial se prend d'affection pour moi. Il est sympathique - il m'apprend à pêcher, m'offre un chien et veut même me donner son nom. Mais il a des habitudes spéciales : il reste éveillé la nuit, et dort durant la journée. Il s'absente parfois plusieurs jours. Il sort très peu, comme s'il voulait se cacher.
Un jour, ma mère me prend entre quat'z-yeux et me demande de ne jamais mentionner le nom de Martial à l'école. Elle m'explique qu'il est recherché par la police parce qu'il n'a pas payé la pension alimentaire de sa première femme. J'apprendrai plus tard que Martial fait partie du «milieu». En fait, il est en planque chez nous. Je comprends alors pourquoi il porte de temps en temps un révolver.
C'est un secret lourd à porter ?
Oui. Ce qui ne m'empêche pas d'être un enfant «normal». Ma vie d'ado ne diffère en rien extérieurement de celle de mes copains du village : bagarres avec la bande du village voisin, un peu de drague, beaucoup de foot et de vélo trafiqué... Plus tard, ce sera la moto. Mais la situation au sein de la famille devient de plus en plus tendue. Les choses doivent mal tourner pour Martial car son comportement change. Il passe des journées enfermé, en survêt', à fumer et à vider des canettes de bière. Il ne nous parle plus, il crie sur ma mère. Les gifles pleuvent. Les disputes deviennent de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes. Plus que physiquement, cet homme la brise psychologiquement. Il fait partir mes deux frères. Ma mère est déchirée. Jusqu'au jour où il la blesse d'un coup de couteau ; elle décide alors de fuir. Nous nous installons à Nîmes. Martial, intercepté à un contrôle routier, est incarcéré. Ma mère refuse de le laisser tomber : plusieurs fois par mois, elle va lui rendre visite avec moi à la prison.
Martial a été pour vous un père de substitution ?
En quelque sorte... Cela va durer jusqu'à la fin mars 1979. J'ai alors 13 ans. Un soir, ma mère crache le morceau : «Celui que tu prends pour ton père n'est pas ton père». Je croyais jusque-là que j'avais le même père que mes deux petites sœurs. Or ma mère me révèle que je suis l'enfant d'un Allemand prénommé Günter, un homme qui venait d'être démobilisé après sept ans de Légion étrangère, et qui avait frappé à sa porte un soir du printemps 1965, quêtant l'hébergement. Un homme bien, avec qui elle avait essayé de refaire sa vie. En vain. Cet homme était traumatisé par les conflits qu'il avait traversés. Bref, leur cohabitation en Allemagne n'avait duré que quelques mois. Mais il en restait quelque chose... moi.
Elle n'a pas eu la tentation de vous faire «passer» ?
Plusieurs personnes lui ont suggéré d'avorter : «De toute façon, ce bâtard ne connaîtra pas son père», «Tu as vu dans quelle situation tu te trouves»... Toutes les conditions, c'est vrai, étaient réunies pour que je «passe à la trappe» : elle était en plein divorce, elle avait déjà deux enfants et elle se retrouvait enceinte d'un homme dont elle était déjà séparée... On conseille l'avortement pour moins que ça. J'admire énormément ma mère de m'avoir gardé - cela dit sans aucun jugement pour les femmes qui vivent le drame de l'IVG. C'est un acte d'amour mais aussi d'espérance : on m'avait condamné à mort sous prétexte que j'étais un enfant condamné au malheur, mais qui peut savoir ? Tout paraît parfois si mal engagé dès notre conception, et pourtant, si on nous laissait une chance...
Heureusement, ma mère a été très aidée par une dame que nous appelions «tante Odile», et qui l'a envoyée chez sa sœur Lucie. Celle-ci, originaire d'une famille versaillaise catho de dix enfants, a accueilli dans sa propre famille ma mère, enceinte de moi, et mes deux frères, pendant plusieurs mois. On parle trop peu de ces familles d'accueil, extrêmement généreuses, qui aident les femmes en détresse, et qui permettent à des petits gars comme moi de vivre !
Comment vivez-vous l'annonce de votre filiation ?
Je suis libéré d'un énorme poids : mon père ne m'a pas abandonné comme je le croyais. Il ne savait pas que j'existais... Mais un autre problème me tombe dessus : où est-il ? Comment le retrouver ? Et puis je réalise que je ne suis qu'un bâtard. Un enfant dont on a caché l'origine à l'entourage. Dorénavant, le mot «bâtard» va me heurter chaque fois que je l'entendrai. Je ressentirai le même étau dans mes tripes que lorsque je devais écrire sur mes fiches scolaires : «père inconnu».
Heureusement, mes frères et sœurs ont fait bloc autour de moi. Leur amour m'a permis d'assumer cette nouvelle réalité de ma vie.
Commence alors une nouvelle existence ?
Pas celle dont je rêvais... Martial sort de prison en mai 1979. Il n'a purgé qu'une courte peine pour la pension alimentaire non payée. Faute de preuves, il n'a pas été condamné pour ses «casses» dans les entrepôts. J'espérais que son séjour en cellule le bonifierait, mais c'est tout le contraire : il est devenu vulgaire, taciturne. Les scènes de ménage recommencent de plus belle. Ma mère fuit. Elle se fait hospitaliser pour se cacher. Je suis placé avec mes deux petites sœurs dans un foyer de la Ddass à Nîmes. Je me retrouve avec des adolescents durs, des caractériels avérés, souvent violents et pervers. Martial retrouve à nouveau ma mère et lui brise trois côtes. Nous nous mettons alors sous la protection de la police.
Pendant quelques semaines, nous n'avons plus de nouvelles de lui, jusqu'à ce soir de novembre 1979. Nous sommes à la maison. On sonne au portail. Il fait nuit noire mais la lumière du réverbère permet de discerner le visiteur du soir : Martial... Il nous a retrouvés ! Ma mère hésite, puis descend lui parler. Ils échangent quelques mots. Elle remonte ; lui, s'éloigne. Nous demandons des nouvelles : «Il ne va pas bien, il vient de me dire adieu, répond-elle, troublée. J'ai peur qu'il fasse une bêtise...» Tout à coup, une détonation retentit. Mon frère se précipite à la fenêtre pendant que je fais barrage à ma mère qui veut descendre. J'aperçois Martial sur le trottoir.
Il est assis par terre, au pied du lampadaire qui fait face à la maison. Il a la tête inclinée. Il vient de se tirer une balle en plein cœur.
Qu'avez-vous ressenti ?
De la tristesse et en même temps du soulagement. C'est fini, il n'y aura plus de coups, de peur panique, de fuites, de départs pour l'hôpital... L'ombre de Martial le gangster ne planera plus sur la maison. J'ignore encore que c'est un autre gangster qui, quelque part, va me sauver la vie.
Comment cela ?
Quelques mois après le suicide de Martial, je vais avoir 14 ans, et je tourne mal : ma mère ne me contrôle plus, je fugue avec des copains, je deviens violent avec elle en paroles mais aussi en actes... Sur ce, une amie de ma mère, Marie-Dominique, lui propose de nous emmener écouter le témoignage d'un ancien chef de gang de New York. Il donne une conférence à Montpellier. Ma mère est très inquiète pour moi : Martial est le seul exemple masculin que j'ai eu dans ma vie. J'en suis marqué, et malheureusement mon comportement prend rapidement un chemin semblable. Alors elle se dit que rencontrer un homme comme Nicky Cruz, qui s'en est sorti, pourrait m'aider. La proposition de Marie-Dominique m'enthousiasme. Ma mère a volontairement omis de me dire que cet ancien truand est devenu pasteur...
Vous le découvrez sur place ?
Pas immédiatement. Le Palais des Sports de Montpellier est archicomble : plusieurs milliers de personnes. Cela commence avec des chants, doux, puissants, sympas - ce qui me fait dire qu'un rassemblement de jeunes est réussi à 60 % grâce à la musique. Puis on annonce le témoignage de Nicky Cruz. Un homme se lève et prend la parole en anglais. Il est habillé en costard, les cheveux noirs, il pourrait jouer dans Scarface.
Il raconte ce qu'il a vécu : c'est une incroyable plongée dans l'enfer et la violence. Ce Portoricain débarque à New York à 13 ans, entre dans le gang des Mau Mau et en devient le chef après quelques coups de couteau bien placés... Je bois ses paroles. Il nous raconte les heures sombres de sa vie, comment il a tué de ses mains alors qu'il était à peine plus âgé que moi. Puis il nous parle avec chaleur d'un pasteur nommé David Wilkerson, venu dans le Bronx pour témoigner de Dieu (2). Nicky a résisté violemment lorsque David lui a dit que «Jésus l'aimait», jusqu'au jour où il a accepté le Christ comme le Sauveur de sa vie. Son existence a complètement changé. Maintenant, il est pasteur. D'où le costard... Logique.
Ses paroles vous touchent ?
Je me sens rejoint à plusieurs reprises dans ma propre histoire, même si nos vies n'ont rien de comparable. Mais justement : puisque j'ai vécu des événements moins douloureux et que ça a marché pour lui, alors pourquoi pas moi ? Je devrais peut-être accueillir ce Jésus dans ma vie, comme lui l'a fait. Aussi, lorsqu'il propose à ceux qui veulent changer de vie de s'avancer vers le podium, je m'approche. L'orchestre se met à interpréter des chants très doux. Je joue des coudes pour m'approcher le plus possible de Nicky. Il ferme les yeux - son visage porte les cicatrices des violences passées -, il prie, la main levée, «Lord Jesus Christ, I pray you - Viens Seigneur, guéris les cœurs blessés. Si tu m'as changé, tu peux changer tous ceux qui sont ici devant toi...» Les chants continuent, tout le monde prie autour de moi.
Et vous priez aussi ?Oui, peut-être pour la première fois de ma vie : un cri sort du cœur. À voix basse, je dis : «Jésus, tu as changé la vie de Nicky Cruz. Je veux te connaître. Je t'ouvre mon cœur. Moi aussi, je veux commencer une autre vie». Et des larmes forcent la barrière de mes paupières. Heureusement que personne ne me connaît et que ma mère ne peut pas me voir ! Je laisse couler... J'apprendrai plus tard que les larmes manifestent souvent l'action de Dieu qui change nos cœurs de pierre en cœur de chair.
Vous n'aviez pas pleuré depuis longtemps ?
Très longtemps. Les souffrances avaient endurci mon cœur. Je n'ai pas versé une larme lorsque Martial s'est suicidé. Lorsque j'ai rejoint ma mère à la morgue, le lendemain de son décès - Maman pleurait devant sa dépouille -, j'ai touché la joue du cadavre. C'était glacé. J'ai dit à ma mère : «Tiens, on dirait du poulet froid». Voilà où en était ma sensibilité. Et voilà ce que le Seigneur est en train de briser...
Une «effusion de l'Esprit» ?
Je le crois. Je garderai toujours en mémoire la douceur de cette première visite sensible de l'Esprit Saint dans ma vie. Il est comme un souffle. Il peut être en nous sans que nous nous en rendions compte. Et puis voilà qu'une porte s'ouvre, et aussi une fenêtre, et nous sentons tout à coup ce souffle traverser nos murs, et faire tomber nos murailles.
C'est alors qu'une nouvelle vie commence, pour de bon cette fois...
Oui. Dans la voiture, en revenant à Nîmes, ma mère et Marie-Do m'interrogent : «Tu as aimé ? - Ouais, c'est dingue ce que j'ai découvert ce soir. J'ai vachement envie de mieux le connaître. - Qui ça ? Nicky ? - Non, Jésus. Tu sais, je lui ai parlé pendant la prière. Il s'est passé un truc... Je crois qu'il m'a entendu». Marie-Do me propose de participer à son groupe de prière - elle appartient à un mouve-ment du Renouveau charismatique. J'accepte.
Nous y allons une fois par semaine, à Tarascon. J'ai soif de mieux connaître Jésus, je découvre la messe, les prières... Les copains et les copines, eux, s'étonnent. Ils me voient de moins en moins. Je n'ai rien contre eux mais mon centre d'intérêt est en train de se déplacer vers l'Essentiel. Il n'y a guère que la moto et le foot qui trouvent encore grâce à mes yeux, en dehors de mes dévotions.
La plus grande transformation est celle qui s'opère dans ma relation avec ma mère. Tout ne devient pas parfait du jour au lendemain, mais ça n'est pas comparable avec la tension explosive des mois précédents, où j'étais devenu dur et méprisant - je ne la supportais plus.
Êtes-vous devenu un «ange» par miracle ?
Non, loin s'en faut. Je traîne encore avec moi mon sale caractère, il ne faut pas trop me chercher en effet - surtout sur un terrain de foot. Je garde une fâcheuse tendance à répondre du tac au tac, et du tacle au tacle. J'ai mis beaucoup de temps après ma conversion à faire mourir le vieil homme... et il tousse encore. Plusieurs fois, j'ai poussé à bout la pauvre Marie-Dominique...
Vous devez beaucoup à cette femme...
Énormément. Trois mois après ma conversion, elle m'invite au pèlerinage international du Renouveau charismatique à Lourdes, en juin 1980. Tout de suite, je m'entends bien avec sainte Bernadette, peut-être parce que nous avions tous les deux 14 ans lorsque nous avons vécu une expérience spirituelle si forte qu'elle a changé le cours de nos vies.
C'est à la Grotte, un soir, que je me décide à donner ma vie à Jésus. En lui disant : «Prends-la, Seigneur», je ne pense pas à une vocation sacerdotale. Je ne pense ni à la prêtrise ni au mariage. Je veux simplement lui dire que toute ma vie lui appartient. Ce soir-là, Jésus a décidé de me réserver une surprise, mais en bon pédagogue, il ne me la dévoilera que cinq ans plus tard...
Que se passe-t-il alors ?Cinq ans plus tard, donc, le 24 mai 1985, à la veille de mon oral d'allemand au bac - ça ne s'invente pas ! -, je reçois un coup de fil. Je vis alors dans une communauté nouvelle et quelqu'un me hèle : «René-Luc, c'est ton père au téléphone !» J'ai cru à une blague. Mais non, c'est bien Günter. Il m'a retrouvé. Il est venu me voir le lendemain après-midi, après l'examen. Un bel homme, quoique très marqué par la vie. Il m'a expliqué pourquoi il n'avait pas donné signe de vie depuis dix-neuf ans : traumatisé par la guerre au Maroc et en Algérie, il avait basculé dans l'alcool. C'est sa femme, Siegrid, qui l'a aidé à s'en sortir. Et qui l'a encouragé à me retrouver.
C'était la quête du père prodigue à la recherche de son fils perdu ?
En quelque sorte. Günter avait perdu toute trace de nous... Cinq ans plus tôt, il s'était lancé dans une grande enquête, visitant la Camargue, puis les Cévennes, à la recherche d'indices. En vain. Alors ce protestant avait décidé, en désespoir de cause, d'aller brûler un cierge à Lourdes, pour demander à Dieu de retrouver son fils. C'est dingue : il s'est rendu à la Grotte fin juin 1980 ; or j'y étais moi aussi à ce moment-là ! Peut-être même étions-nous l'un à côté de l'autre, sans le savoir... Je crois que je vais demander à Jésus, en arrivant au Ciel, la bande vidéo de cette journée-là !
C'est incroyable !
C'est exactement ce qu'il m'a dit ! Cinq ans plus tard, cet homme a fait une seconde tentative : la semaine qui précède son appel téléphonique. De nouveau, pas d'indices... Il s'apprête à abandonner quand il se rend dans une église de Nîmes pour prier : «Seigneur, donne-moi la grâce de retrouver mon fils, je t'en supplie !» Puis, alors qu'il marche au hasard des ruelles, il reconnaît une maison : c'est là qu'il venait avec ma mère visiter mon grand-père. Il sonne, une dame lui donne le numéro de téléphone de mon oncle, et c'est ainsi qu'il remonte le fil jusqu'à moi. Quelqu'un a dit que le hasard est le moyen que Dieu utilise pour agir en secret, je crois que c'est bien vrai.
Vous revoyez Günter ?
Au moins une fois par an. Soit je vais chez lui, à Berlin, soit il vient chez moi. Nous nous téléphonons régulièrement. J'ai découvert ma famille en Allemagne, qui m'a réservé un accueil chaleureux. Tout est en paix, désormais.
On a l'impression que vous avez trouvé votre vocation presque facilement après ces épreuves. Quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui cherchent leur voie ?
Chaque vocation a son histoire, que ce soit pour la vie consacrée ou pour le mariage. Elle est unique et mystérieuse. Pour certains, c'est plus ou moins clair dès le début, mais une chose est sûre pour tous : c'est un chemin où l'on ne trouve de certitudes que dans la mesure où l'on avance. Trop souvent, nous attendons de Dieu qu'il soit un phare puissant qui va illuminer d'un coup notre horizon, à travers les brumes et les tempêtes, et nous donner la direction. Je crois que Dieu est un phare, oui, mais un tout petit phare... de vélo. Dieu me donne la lumière pour les quatre à cinq mètres devant moi. Il me la donne aujourd'hui, à condition que je pédale. Si je m'arrête de pédaler, plus de lumière !
Vous êtes plutôt bel homme. Vous deviez plaire aux filles ?Disons que j'ai eu des facilités dans ce domaine et que j'en ai profité, c'est vrai. Mais précisons que si j'ai, adolescent, dégusté goulûment les biscuits apéritifs et les entrées, je me suis toujours arrêté avant le plat principal, justement appelé le plat de résistance... Ce n'est que plus tard, après ma conversion, que j'ai découvert combien le langage de l'amour est délicat. J'ai compris que lorsque deux corps s'unissent, même du bout des lèvres, ce sont déjà deux vies qui se rencontrent et qui se donnent. Et qu'au moment de l'adolescence, on est rarement capable d'assumer pleinement le poids, la beauté, l'importance d'un tel don, d'un tel échange de vies.
En Camargue, on sait qu'un cavalier ne doit pas monter sur un jeune cheval au risque de lui casser les reins et de l'envoyer à la boucherie. Beaucoup d'ados, en se donnant trop tôt, se cassent les reins de l'amour et beaucoup en portent ensuite les blessures dans leur vie d'adulte.
Le célibat consacré n'est-il pas trop dur pour vous ? Qu'est-ce qui vous dit que vous ne risquez pas de tomber amoureux ?
Je suis dans la même situation qu'un homme marié. Un homme extrêmement amoureux de sa femme peut, quelques jours à peine après le mariage, en plein voyage de noces, ne pas être insensible aux charmes de telle hôtesse d'accueil, par exemple. Est-ce pour autant une remise en cause de son engagement ? En revanche, s'il décide de contacter cette femme, de lui téléphoner, de la revoir... son attraction peut se changer en sentiment amoureux. Il peut remettre en cause son mariage jusqu'à le détruire. Mais je plains cet homme qui vit dans la dictature de l'attraction !
Marié ou prêtre, nous devons tous gérer nos attractions, de façon à bien respecter notre premier engagement, celui que nous avons transformé en un pacte d'amour pour la vie !
Vous avez expérimenté l'amour de Dieu... et aussi son humour...
Oui. Il y a, dans mon livre, des anecdotes qui montrent la délicatesse de Dieu, et cet humour qui en est comme la signature. Par exemple, tout petit, je voulais être président de la République pour que ma mère n'ait plus de problèmes. Vers 8 ans, j'ai voulu être berger. Puis il y a eu la période Martial dont l'avocat passait de temps en temps à la maison ; alors j'ai décidé que je serais avocat. Je me rends compte que ma vocation sacerdotale est une sorte de croisement entre tous ces métiers rêvés : «président», parce que le prêtre préside l'eucharistie ; «berger» des brebis que le Seigneur lui confie ; et «avocat» du Bon Dieu. Comme quoi, celui-ci exauce les désirs les plus profonds.
Autre signe de l'humour de Dieu : je suis né d'un père protestant dont le père était catholique, et d'une mère catholique dont le père était protestant. J'ai été converti par un pasteur protestant... avant de devenir prêtre catholique !
Quels messages voulez-vous transmettre par votre livre ?
Tout d'abord que rien n'est fichu même lorsque c'est mal parti. Il n'y a pas de destin tout tracé. Selon les lois du déterminisme, j'aurais dû finir en prison. Or je suis prêtre.
Deuxième message : Dieu peut appeler au sacerdoce même des bras cassés comme moi. Je crois qu'il y a encore aujourd'hui beaucoup de jeunes qui sentent l'appel, mais ils se disent parfois qu'ils ne sont pas assez équilibrés, pas assez parfaits pour répondre à l'appel... Le Seigneur n'appelle pas les meilleurs ; il nous demande de donner le meilleur de nous-même.
Le troisième message, c'est que Dieu n'est pas une simple idée, une simple énergie, mais que c'est une Personne avec qui on peut entrer en relation. Il est le maître de notre histoire quand on s'en remet à lui. Tant de vies peuvent changer lorsqu'elles accueillent Dieu en plein cœur.

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